Dans Conversations

Anne-Cécile SARFATI: A tire d’ELLE

Anne-Cécile Sarfati est une femme libre. Aujourd’hui Rédactrice en Chef du magazine ELLE (en charge des événements et des éditions Paris et régions), cette féministe apaisée, avocate de formation, trace sa route en suivant ses envies, ses intuitions et en écoutant sans relâche sa petite voix intérieure. Je retrouve Anne-Cécile en fin de semaine dans son appartement lumineux du XVIIème arrondissement, pour une conversation passionnée, joyeuse, profonde, sur sa carrière, sa vie personnelle, les femmes, la presse féminine, le travail et les combats qu’il reste à mener.

 

Quelle est votre fonction exacte au magazine ELLE ?

Je suis Rédactrice en Chef. Mais nous sommes plusieurs. Je suis Directrice Editoriale des événements et Rédactrice en Chef des éditions de Paris et des éditions régionales. Je travaille à Elle depuis 22 ans.

Nous sommes vendredi soir, comment s’est passée votre semaine ?

Les semaines se ressemblent rarement. On est beaucoup dans la préparation des événements à venir. Nous organisons prochainement le forum ELLE Zen. Au sein de ELLE, nous essayons de changer, d’innover, de développer la marque. On réfléchit, on cherche. Nous tentons beaucoup de nouvelles choses. Donc beaucoup de réunions stratégiques où l’on partage l’avenir, les projets.

Ce métier, vous en rêviez petite ?

Pas vraiment. C’est arrivé plus tard, pendant mes études.

Justement, à quoi aspiriez-vous à ce moment-là ?

J’ai fait des études de droit, mais je m’intéressais déjà au journalisme. J’avais été acceptée en stage au Matin de Paris, mais le journal a déposé le bilan avant que je démarre. L’année suivante, je devais effectuer un autre stage à la Maison de la Radio au service des dépêches. Mais suite à l’informatisation des systèmes, ma candidature n’a pas été retenue. J’ai donc réalisé mon stage dans un grand cabinet d’avocats, dans lequel j’ai été embauchée avant même la fin de mes études. Et j’ai oublié le journalisme !

 C’était un univers d’hommes, assez macho. Il pouvait arriver qu’un associé vous mette une tape sur les fesses dans l’ascenseur !

A quoi ressemblait votre premier job ?

A un job dans un gros cabinet d’avocats d’affaires. J’étais heureuse, je travaillais avec ma meilleure amie. On se croyait un peu dans « La firme » avec de gros dossiers à gérer, nous qui n’étions pas même diplômées (rires). Bien sûr, il y avait des choses moins agréables. C’était un univers d’hommes, assez macho. Il arrivait qu’un associé vous mette une tape sur les fesses dans l’ascenseur !

Comment passe-t-on d’une carrière d’avocate à la presse écrite ?

Je m’ennuyais dans ce travail. Pourtant je gagnais bien ma vie. Après ma seconde grossesse, à 27 ans, j’ai décidé d’ouvrir un dossier « changement de métier ». A l’époque, je ne croyais plus du tout au journalisme. Je pensais que c’était trop tard. Et puis, j’ai eu la chance de rencontrer Michèle Fitoussi, devenue une amie depuis, qui m’a vraiment encouragée. J’ai réfléchi et je me suis mise en congés du Barreau de Paris. Je me suis donnée un an pour y arriver. Je voulais trouver un stage, même non rémunéré, juste pour mettre un pied dans ce milieu que je ne connaissais pas.

 

 

Et ce stage, vous l’avez obtenu ?

J’étais ultra déterminée (rires). Michèle Fitoussi m’a mise en contact avec Ruth Elkrief, qui a eu la gentillesse de me recevoir. Là, elle tente de me décourager totalement, en me disant que le journalisme est un métier horriblement difficile, qu’il n’y a plus de travail, que la presse écrite est en difficulté etc. C’était l’horreur ! Mais je ne l’ai pas lâchée et devant mon obstination, elle a baissé les armes et m’a ouvert son carnet d’adresses. On en rigole encore ensemble aujourd’hui! Cette rencontre fut déterminante pour moi. J’ai obtenu mon premier stage à l’Evénement du Jeudi qui était en plein plan social ! C’était bouillonnant, les gens bossaient par terre, il y avait des AG partout, j’adorais. Le contraste avec mon cabinet d’avocats policé était saisissant.

 Sans être féministe, ma mère, qui avait subi un divorce, a toujours prôné l’indépendance financière, particulièrement pour les femmes.

Durant cette période, votre famille vous a soutenu ?

Sans être féministe, ma mère, qui avait subi un divorce, a toujours prôné l’indépendance financière, particulièrement pour les femmes. Moi, je venais également de divorcer et me retrouvais seule avec mes enfants. En moins d’un an, j’ai réussi à gagner ma vie.

Vous avez avancé professionnellement par le travail et en saisissant des opportunités. Racontez-nous la suite.

J’ai pu entrer au magazine Biba où j’ai travaillé comme chef de rubrique. Je faisais en parallèle des piges pour ELLE dans la rubrique Actualités. Après une restructuration chez Biba, je suis partie définitivement poser mes valises à ELLE. Mais il a fallu encore attendre avant de pouvoir publier de vrais longs articles. Je faisais de l’actualité, quelques articles société, je m’occupais des pages de fin du journal. J’ai aussi fait une formation au CFPJ pour apprendre à mieux rédiger et à structurer de grands sujets de société. J’ai réellement démarré le 1er janvier 2001 en CDI à ELLE, après avoir été pigiste pendant 5 ans. Le chemin fut long, mais je me suis accrochée.

Comment évolue-t-on dans ce milieu ? Comment passe-t-on d’un poste de journaliste à celui de Rédac’ Chef ?

On est là, on avance, on se rend indispensable. Je voyais le magazine bouger. Quand on m’a proposé un poste de management, j’avais eu le temps d’y réfléchir en amont. Je savais que j’allais devoir lâcher l’écriture et consacrer plus de temps à l’encadrement et à l’organisation du travail. J’ai accepté en me disant que si ça ne se passait pas bien, il serait toujours temps de sortir de la hiérarchie et de revenir à l’écriture.

 

 

A cette époque, vous passez de l’autre côté et devenez chef d’équipe. Quels sont les qualités indispensables que vous recherchiez chez vos collaboratrices ?

Des qualités rédactionnelles bien sûr. Un ton, une plume. La rubrique C’est mon histoire par exemple, est rédigée comme une petite nouvelle. Il faut savoir interviewer, retranscrire et puis raconter, comme un écrivain. A l’inverse, il faut être ultra factuel et informatif dans une rubrique Santé ou Vie pratique. Je faisais travailler des gens de tous horizons. Ce qui compte, c’est l’expérience et l’engagement.

Quels sont les aspects les plus gratifiants de votre job et, à l’inverse, les plus pesants ?

Ce qui est très gratifiant c’est de développer des événements plébiscités par les lectrices. S’ils fonctionnent, c’est qu’ils sont faits par des journalistes. Je dirais même qu’ils sont construits comme des articles qu’on aurait « mis en pratique » physiquement. Nous éditorialisons l’événement, en cherchant à mobiliser notre communauté avant, pendant et après. Le plus pesant, ce sont évidemment les considérations économiques et la recherche de financement pour nos événements.

 A ELLE, les sujets sont traités dans l’esprit qui fait l’ADN du magazine : du sérieux dans la frivolité et de l’ironie dans le grave.

Parlons un peu de la marque ELLE, de sa mission, de ses valeurs.

ELLE est une marque intergénérationnelle qui s’adresse à une femme urbaine de catégorie socio-professionnelle supérieure et qui couvre tous les aspects de sa vie. Le travail mais aussi la vie amoureuse et familiale, les engagements sociétaux, la culture et bien sûr la mode et la beauté.  Cette matière, ce contenu est traité dans l’esprit qui fait l’ADN du magazine : du sérieux dans la frivolité et de l’ironie dans le grave. On bosse beaucoup en amont, nous sommes des filles très professionnelles ! Mais il faut garder de la fraîcheur, de la légèreté, cet esprit pétillant auquel nous sommes si attachées.

Peut-on dire de ELLE que c’est un journal pour les femmes fait par des femmes ?

Oui, nous sommes résolument féministes, mais avec les hommes !

Est-ce que ces valeurs se transposent dans l’organisation du travail et dans le mode de management de vos équipes ?

Oui, la rédaction de ELLE est essentiellement féminine. De fait, l’organisation du travail y est différente. Lorsque je quittais mon cabinet d’avocats à 19h, on me demandait si je prenais ma journée ! Ici, il n’y a pas d’obligation de présence physique. On pratique le télétravail tout en gardant des réunions et des points récurrents au cours desquels les gens se retrouvent. On est ultra bienveillantes sur les périodes de rentrée scolaire, les vacances etc. Bien sûr lorsqu’on est chef ce n’est pas pareil : il faut être présente pour gérer et encadrer.

 

Quels sont précisément les engagements du journal vis-à-vis des femmes ?

Avec les forums ELLE Active, qui sont des déclinaisons physiques de l’esprit du journal, on donne la parole aux femmes. Aux entrepreneuses, aux politiques, aux associatives, pour des keynotes, des conférences, des formations, des tables rondes qui génèrent de plus en plus de monde. Lors des derniers Etats Généraux de la Femme, nous avons pu recenser tous les problèmes que les femmes rencontrent au quotidien et particulièrement au travail où les disparités restent immenses. Ces événements s’organisent autour de formats courts, dynamiques pour garder la lectrice/spectatrice avec nous. Et transmettre une énergie positive à toutes.

J’ai le sentiment que l’appétit des femmes est très grand pour ce type de manifestations. Pourquoi cet engouement selon vous ?  

C’est vrai. Pour moi, cela montre que les femmes ont pris conscience des difficultés auxquelles elles sont confrontées dans l’articulation vie pro / vie perso. Alors que quand j’ai commencé à travailler à l’âge de 20 ans, il y avait un vrai non-dit autour de ces sujets.

 Le mode de garde des enfants est un chantier essentiel. Seulement 16% des enfants de moins de 3 ans ont une place en crèche aujourd’hui.

Quels sont les grands chantiers pour l’amélioration de la cause des femmes au travail ?

Avant tout, l’amélioration des conditions de travail et l’égalité des salaires notamment au sein des PME où les choses sont plus difficiles à organiser. Le mode de garde des enfants est un chantier essentiel. Seulement 16% des enfants de moins de 3 ans ont une place en crèche aujourd’hui. Et puis bien sûr, l’évolution de la prise en charge des enfants par les hommes, que la logistique privée soit mieux répartie.

Ces combats sont-ils partagés par les jeunes générations ?

Absolument. Les filles de la rédaction sont toutes féministes. Mais il s’agit d’un féminisme plus léger, moins guerrier, qui trouve une vraie caisse de résonance sur les réseaux sociaux.

 

Pour terminer, y a-t-il un sujet plus personnel que vous aimeriez partager avec les femmes qui nous lisent ?

Oui, l’articulation entre ma vie professionnelle et ma vie privée. On nous raconte qu’il faut monter des murs, je n’y crois pas. Par exemple, lorsque j’étais jeune maman, je cherchais un livre sur la psychologie enfantine. Des conseils, des choses un peu pratiques. Ce que je trouvais sur le sujet était très barbant. J’ai appelé la mère d’une amie qui était psychologue et nous avons écrit le livre ensemble. Nous l’avons proposé à un éditeur et c’est devenu un best-seller*. Quand j’ai commencé à m’intéresser à la condition des femmes au travail, mon mari et moi avons interviewé une vingtaine de femmes puissantes et nous en avons fait un livre qui, lui aussi, s’est très bien vendu**. Et quand j’ai eu à manager des équipes, j’ai écrit Etre Femme au travail*** avec une soixantaine d’experts.  Toutes ces rencontres m’ont fait grandir et m’ont permis d’y voir plus clair dans mes choix de vie.

 J’ai toujours mélangé ma vie personnelle et ma vie professionnelle. On nous raconte qu’il faut cloisonner. Je n’y crois pas.

Tout mélanger, ce serait la clé ?

Il n’y a pas de recette, mais il faut parfois savoir capitaliser sur ses émotions, ses besoins, ses envies personnelles. Et pourquoi pas les transformer en business ! J’ai toujours fait ces passerelles à des moments charnières. Juste pour moi, sans chercher le succès. Il faut écouter son intuition, ses émotions. Ce sont elles qui nourrissent nos vies de femmes. Et ensuite, et bien il faut y aller !

Lire le Small Talk

*Petit tracas et gros soucis de 1 à 7 ans – Albin Michel

**Femmes au pouvoir – Stock

*** Etre Femme au travail – Odile Jacob

Interview réalisée par Marianne Ripp
Photographies de Marion Leflour

Share Tweet Pin It +1
Post précédentSmall Talks: Iman Bassalah
Post suivantSmall Talks: Anne-Cécile Sarfati

1 Commentaire

  1. Small Talks: Anne-Cécile Sarfati | all about women
    1 année ago

    […] Lire la conversation […]

    Reply

Laisser un commentaire

Les articles récents

Contact

Besoin d’information ou juste envie d’échanger sur All About Women?
Ecrivez nous ici.