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Iman BASSALAH : Un esprit livre

Pour moi, Iman est une aventurière. Indépendante, fragile, moderne. Sa vie romanesque ne pouvait qu’aboutir à une carrière d’écrivain. Mais voilà, Iman n’aime pas ce mot. Ou plutôt, a du mal à se considérer comme tel. Une affaire d’illégitimité qu’elle trimballe en bandoulière, et que j’observe souvent chez celles qui ont provoqué leur destin en enjambant des barrières qu’elles n’étaient pas supposées franchir. Iman Bassalah est aussi belle, drôle, lumineuse. Nous nous sommes retrouvées une après-midi de printemps, dans un coin du Marais, pour une conversation à bâtons rompus sur son enfance, ses choix, son parcours d’auteure.

Quel âge as-tu ?

J’ai eu 42 ans vendredi.

Où as-tu grandi ?

A Vincennes. Je suis née à Sousse et suis arrivée en France à l’âge de 6 mois. Ma mère vivait déjà en France, mais elle n’avait pas de papiers. Elle a eu peur d’arriver à l’hôpital comme ça. Elle est donc allée accoucher en Tunisie. J’ai été, à l’instar de mes frères, plus longtemps tunisienne que française, ce que je suis aujourd’hui totalement.

Quels souvenirs gardes-tu de ton enfance ?

Ce qu’on disait de moi et mes souvenirs propres se confondent un peu. Je crois que j’étais en réalité assez solitaire, je m’isolais beaucoup à tel point que mes parents se sont demandés si je n’avais pas de problèmes. Alors qu’en fait, je vivais beaucoup dans ma tête, déjà en train de me raconter des histoires (rires).

Qui étaient tes parents ?

Mes parents se sont séparés lorsque j’avais 13 ans. Ils sont arrivés en France via une immigration de travail. Ils étaient tous les deux issus de grandes familles de propriétaires d’oliviers, considérés mais défortunés. Ils sont arrivés en France sans argent mais avaient aussi perdu cette forme de considération que leur manifestaient les tunisiens. Ils en ont beaucoup souffert. A Vincennes, nous vivions dans un schéma familial classique, mère au foyer et père qui travaille. Ma mère qui était très sociable s’est vite retrouvée seule dans son deux pièces cuisine. Elle était illettrée et parlait à peine français.

Quelles études as-tu faites ?

Paradoxalement, ma mère était ultra exigeante avec mes frères et avec moi. Pour nous, elle voulait le meilleur et surtout les études qu’elle n’avait pas eues. Malgré son illettrisme, elle nous amenait souvent à la bibliothèque. Nous n’avions pas d’argent mais il y a toujours eu des livres à la maison. J’ai fait ma scolarité à l’Ecole Massillon, une excellente école privée. Puis Hypokhâgne et Khâgne. J’ai enchaîné sur un DESS Edition à la Sorbonne. Mais en réalité, je voulais aller beaucoup plus loin. Je voulais Centrale, je voulais Normale ! Malheureusement, mon père ayant quitté la maison, j’étais soutien familial et je devais être très présente notamment pour ma grand-mère qui vivait avec nous. Je ne suis pas allée au bout de mes envies, mais mes études de lettres m’ont ouvert beaucoup de portes.

Je me suis mise à écrire très tôt. Je faisais tous les courriers administratifs à la maison. Ma mère, ne faisant pas la distinction entre ça et la littérature, me disait souvent que je travaillerais dans « les écritures » !

Tu as toujours été très littéraire. A cette époque, tu savais vouloir devenir écrivain ?

Je me suis mise à écrire très tôt. Je faisais tous les courriers administratifs à la maison. Ma mère, ne faisant pas la distinction entre ça et la littérature, me disait souvent que je travaillerais dans « les écritures » ! M’imaginer auteure était juste impensable. Mais les gens me disaient que j’écrivais bien. Durant mes stages en maisons d’édition, on me confiait de plus en plus de taches rédactionnelles. Des fiches de lecture d’abord, puis des 4èmes de couvertures, des guides, des biographies. J’ai été « nègre » pour une quinzaine de livres avant de publier mon premier roman !

Ce premier roman, quand et comment est-il arrivé ?

En 2007. Je travaillais dans l’édition, écrivais pour la presse, rédigeais pour des stars de la politique, de la mode ou des médias. Mais je sentais bien la fragilité et l’instabilité de tout ça. J’ai passé un CAPES. Je me disais que j’allais devenir prof ! J’ai en effet fait un petit tour par l’éducation nationale mais j’ai vite déchanté. J’ai écrit mon premier livre, un essai-fiction plus qu’un roman, pour raconter cette expérience. Profs Academy a été publié aux éditions La Martinière, un gros éditeur pour un premier livre.

Je me pose une question idiote : lorsqu’on ne connait personne dans ce milieu, comment publie-t-on son premier livre ?

C’est une vraie question ! La première publication, c’est toute une histoire. Si on porte un nom connu, c’est plus facile. Ensuite, un bon sujet bien racoleur, ça marche aussi. Je connaissais peu de monde dans l’édition mais je maîtrisais les rouages du secteur, les gens importants, les structures qui comptent etc. Il se trouve que ce premier livre a été publié grâce à une relation qui m’a mise en contact, mais il m’est arrivé de me conduire de manière beaucoup moins classique.

Il m’est arrivé de rentrer en douce dans certaines maisons d’éditions, d’accéder aux étages et de poser mes manuscrits sur les bons bureaux !

Tu nous racontes ?

(Rires) Ca ne serait plus possible aujourd’hui avec Vigipirate, mais moi, j’ai littéralement forcé des portes ! Il m’est arrivé de rentrer en douce dans certaines maisons d’éditions, d’accéder aux étages et de poser mes manuscrits sur les bons bureaux !

Parle-nous du rapport écrivain-éditeur

C’est une relation complexe. L’éditeur prend des risques et veut, de fait, les minimiser. Une conversation s’installe donc sur le long terme avec lui. N’ayons pas peur de le dire, sous couvert de création, il s’agit souvent d’identifier ton positionnement commercial. Moi, on m’a fréquemment demandé de jouer « la fille des deux rives ». L’éditeur peut aussi te pousser vers des sujets dont tu n’es pas particulièrement friand, mais que tu saurais bien traiter. Dans ce cas, j’essaye de garder ma liberté d’auteur. Beaucoup d’éditeurs auraient voulu être auteurs. Ils aiment contrôler, interviennent, donnent leur avis. Ils sont aussi attachés à leurs auteurs et peuvent parfois devenir très jaloux !

Ce milieu est difficile ?

Pas plus qu’un autre, il ne faut juste pas être naïf en y entrant. Pour se vendre, il faut aussi « présenter bien », savoir communiquer, avoir une petite spécificité qui te caractérise. Si nous sommes dans un monde de mots, le succès est aussi une vraie bataille d’image. Et puis il y a de jolies surprises, comme cet appel de Jean d’Ormesson à la sortie de La vie sexuelle des écrivains : « Je suis Jean d’Ormesson, j’ai trouvé votre livre très amusant. »

Combien gagne un auteur et sur quels critères se mesure le succès d’un livre ?

Le fonctionnement est assez simple. L’éditeur s’engage à reverser environ 10% du premier tirage de son livre à l’auteur et ce, quelles que soient les ventes réelles à l’arrivée. C’est donc en estimant les ventes potentielles de ce premier tirage qu’il prend un vrai risque. Ensuite, le pourcentage revenant à l’auteur augmente en fonction de chaque nouveau tirage. Un jeu d’équilibriste pour l’éditeur qui s’engage donc au démarrage sans garantie de vente, mais devra aussi rémunérer davantage l’auteur en cas de retirage. Les retombées presse sont aussi importantes car elles créent de la notoriété autour de l’auteur. Et puis, il y a les nominations et les récompenses bien entendu. Avec Hôtel Miranda, j’ai été shortlistée pour 12 grands prix littéraires. En gagner un, c’est rentrer dans une autre catégorie.

Et puis il y a de jolies surprises, comme cet appel reçu à la sortie de La vie sexuelle des écrivains : « Je suis Jean d’Ormesson, j’ai trouvé votre livre très amusant. »

Tu vis de ta plume aujourd’hui ?

Oui, aujourd’hui je vis totalement de mon écriture. En France, seuls 200 auteurs vivent avec plus de 1000 € par mois. Pour ma part, j’écris aussi pour la presse ce qui est un complément important. Le roman est un pari fou. C’est le plus dur à faire : mettre un ou deux ans de sa vie entre parenthèses pour un retour très incertain.

A quoi ressemble une journée d’écrivain ?

A beaucoup de flâneries ! Je lis énormément, toujours. Je suis une grande passionnée du 19ème siècle. Concernant l’écriture, je repousse, je fais tout pour ne pas m’y mettre. La concentration me vient très difficilement, m’y astreindre est compliqué voire douloureux. Savoir que mon éditeur me suit dans un projet, c’est un déclencheur. J’ai beaucoup de mal avec « les livres de tiroirs ».

Et tes sources d’inspiration ?

Ma vie n’est pas du tout mon inspiration principale. Je préfère l’air du temps. J’ai beaucoup d’idées, beaucoup de projets de livres. Quand je fais du journalisme, c’est aussi pour baigner dans d’autres milieux, multiplier les rencontres, les expériences, trouver la matière brute qui me servira ou pas. Cela peut sembler parfois brouillon, éparpillé, fouillis. Mais je sais que ça prendra forme un jour. Surement.

Retrouvez les publications d’Iman Bassalah ici.

Lire le Small Talk

Interview réalisée par Marianne Ripp
Photographies de Marion Leflour

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1 Commentaire

  1. Small Talks: Iman Bassalah | all about women
    2 années ago

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