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Marie-Vorgan LE BARZIC : Entre terre et tech

Je suis depuis des années le travail mené par Marie-Vorgan Le Barzic au NUMA. Cette créative autodidacte, fille d’agriculteur, a réussi à transformer la petite structure associative initiale en acteur incontournable du numérique français. Sans jamais renier sa mission citoyenne et humaniste. Pourtant, le chemin est long et les obstacles nombreux. Courageuse, déterminée et idéaliste, Marie-Vorgan cherche, défriche, avance. Et au diable les égratignures. Rencontre avec une pionnière d’aujourd’hui.

 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? 

Je suis Marie-Vorgan Le Barzic, CEO du NUMA. J’ai deux enfants, en passe de devenir des adolescents.

Qu’est-ce que le NUMA ?

Le NUMA est une entreprise qui a une mission économique et sociale. Le métier du NUMA consiste à soutenir et à accompagner des projets à haut potentiel de marché. Mais surtout, des sociétés innovantes qui auront un impact positif sur les grands sujets globaux de demain. Notre objectif est qu’à l’horizon 2030, les habitants du monde vivent dans des conditions meilleures à celles d’aujourd’hui. Le NUMA participe au développement des projets qui vont dans le sens de cette amélioration.

Le NUMA est-il un incubateur ?

C’est un accélérateur et un investisseur. Lorsque nous accompagnons une entreprise, nous cherchons l’équilibre entre innovation, capacité à penser le monde de demain, et pragmatisme. Car il faut savoir embrasser les contraintes de l’économie réelle.

  J’ai avancé avec ça : le sentiment de culpabilité lié à l’abandon des études et en même temps beaucoup d’énergie, d’envie de faire des choses.

Remontons un peu le fil de votre parcours…

Je suis arrivée à Paris à 20 ans, avec à peine mon bac en poche, et assez peu de convictions quant à ce que je souhaitais faire. J’ai travaillé deux ans dans le milieu social à Nanterre. Et puis, internet a explosé. Un peu par hasard, j’ai intégré une start-up, où je faisais à la fois tout et rien ! On construisait ensemble. Assez vite, je suis devenue RH, car j’avais une certaine sensibilité et une bonne perception des équilibres nécessaires pour construire une équipe. Pour quelqu’un comme moi qui n’a pas fait d’études, cet environnement digital a été une chance folle. J’y ai tout appris et j’ai gagné en confiance sur le plan professionnel. Mais la start-up a déposé le bilan. Ce fut un vrai grand choc.

 

 

Vous créez alors Le NUMA qui démarre sous une forme associative et très vite se professionnalise.

Oui, on a fait grandir nos rêves ! A l’époque, être une association était cohérent car de toute façon aucun professionnel n’aurait voulu investir dans le projet. On a existé comme ça durant une dizaine d’années. Mais le statut associatif n’exclut pas de gagner de l’argent, de payer des impôts et d’être assujetti à la TVA. En 2008, on ouvre un premier espace de coworking, puis en 2011 un accélérateur de start-ups. En 2013, on refonde tout le projet et en 2015, c’est la transformation finale avec un rachat des actifs par les employés. Il s’est alors agit de recréer une équipe complète et une dynamique collective.

 

Vous savez, le complexe de l’autodidacte, celui de la mauvaise élève, il ne vous quitte jamais. C’est un peu comme entrer à poil dans une pièce où tout le monde est en costume.

 

Vous avez déplacé des montagnes, levé des fonds auprès d’institutionnels et de groupes privés. Pas si mal pour une autodidacte !

Vous savez, le complexe de l’autodidacte, celui de la mauvaise élève, il ne vous quitte jamais. C’est un peu comme entrer à poil dans une pièce où tout le monde est en costume. Les autres ne le voient pas forcément, mais nous on sait ! Ça pousse à aller chercher des ressources plus personnelles, à penser autrement, à construire ses propres outils pour réaliser les projets.

Vous êtes pourtant patronne depuis des années. Le leadership, c’est naturel ?

J’ai envie de dire non, mais ce n’est pas si simple ! Je me considère un peu comme une survivante, je n’aurais jamais imaginé être à la tête de cette entreprise. Le sentiment d’illégitimité ne me quitte pas. Mais je suis aussi ravie de l’opportunité que je me suis donnée et consciente qu’elle confère un pouvoir fort. Je n’ai absolument pas peur de l’échec. Si demain, tout s’arrête là, les gens auront appris quelque chose de cette aventure, et moi la première.

 

 

Une manière très anglo-saxonne de considérer l’échec.

Oui, je suis plus que jamais convaincue que la vie est un chemin, qu’il convient sans cesse d’adapter. Il s’agit d’apprendre et de comprendre comment les choses fonctionnent et s’organisent.

 

Je n’ai absolument pas peur de l’échec. Si demain, tout s’arrête là, les gens auront appris quelque chose de cette aventure, et moi la première.

 

Comment abordez-vous le management, le recrutement de vos équipes ?

Pour les fondamentaux, la recherche est toujours la même, car on manage comme on est. Je suis pour un modèle d’interdépendance, où chacun contribue au développement de l’autre. Je suis la boss, j’ai un certain nombre de droits et de devoirs qui vont avec le poste, mais comme tout le monde dans cette entreprise. Pour moi, chacun doit être le meilleur et le plus performant possible à la place qui est la sienne. L’entreprise, c’est comme une pièce de théâtre, chacun joue son rôle, mais s’il vous manque un acteur, ça devient compliqué. Ce qui a beaucoup évolué chez moi, à mesure que le NUMA grandissait, c’est la notion de leadership.

Qu’essayez-vous de transmettre à vos équipes ?

Ça, il faut le demander aux autres. Ce qui est récurrent, c’est un message de cohérence, entre notre mission et nos actions. Je suis intransigeante sur ce sujet !

La gouvernance du NUMA est-elle paritaire ?

Il y a aujourd’hui 62% de femmes dans l’entreprise, 60% au niveau de la direction. Mais il faut faire attention à ne pas être emprisonné par cela. Ne pas tomber d’un extrême à l’autre. Il y a des gens assez incroyables qui nous rejoignent.

 

J’ai un côté très perfectionniste sur ce qui est produit chez nous, et je pense que la complaisance est notre pire ennemi. Dans ces cas-là, je peux être terrible !

 

Lors d’un recrutement, vous privilégiez le background, l’expertise ou les qualités humaines ?  

Avant tout l’énergie et l’envie, deux éléments essentiels pour travailler selon moi. Je privilégie aussi l’expérience à haut niveau, celle des grands groupes et des process, essentielle dans notre phase de développement actuelle.

Vous travaillez beaucoup ?

Oui ! Je fais très attention à préserver mes vacances, mais en semaine, je démarre très tôt et termine très tard. J’essaye de me garder au moins un jour off chaque week-end.

 

 

Que préférez-vous et qu’aimez-vous le moins dans votre job ?

Voir les gens progresser, en termes de responsabilités et de leadership, c’est mon vrai grand plaisir. Je déteste l’absence d’exigence au quotidien. J’ai un côté très perfectionniste sur ce qui est produit chez nous. Je pense que la complaisance est notre pire ennemi. Dans ces cas-là, je peux être terrible !

 

Il faut y croire et toujours se dire « bien sûr qu’on peut le faire ». Peut-être pas maintenant, mais à terme oui.

 

Quelle est votre principale force pour porter tout cela ?

Je n’ai pas vraiment de limites. Je communique beaucoup d’énergie aux équipes, mais cette ambition excessive doit s’appuyer sur des plans d’actions structurés. Je m’entoure de profils qui m’aident à développer ces plans. Il faut y croire et toujours se dire « bien sûr qu’on peut le faire ». Peut-être pas maintenant, mais à terme oui.

Comment s’entretient un réseau comme celui du NUMA ?

J’entretiens très mal mon réseau et je n’aime pas trop devoir y faire appel. Néanmoins le NUMA a un impact économique non négligeable, spécialement sur la région parisienne. Je côtoie les politiques depuis toujours. Lorsque l’on fait une demande, elle est généralement acceptée. Mais j’aime à croire que ce n’est pas par amitié mais par reconnaissance vis à vis du travail que nous produisons.

 

J’ai la conviction qu’on ne peut plus séparer l’intérêt général et le politique de l’aspect économique. Tout doit converger, participer au bénéfice des gens qui vivent sur la terre.

 

Quel discours tenez-vous pour convaincre ?

Nous avons recours à de l’argent privé pour développer des sujets publics. Nous soutenons des start-ups dont la mission est de mettre la technologie au service du « mieux vivre ensemble ». J’ai la conviction que nous allons être utiles à la société en travaillant dans cette direction. Alors je raconte ça à tout le monde, et de la même manière ! Je me souviens d’une discussion avec le boss de L’Oréal France, qui me dit « Tu n’auras jamais le pouvoir de faire ça ». Je lui ai demandé s’il ne pensait pas que les gens viendraient travailler avec plus de plaisir si la mission première de L’Oréal était de révéler les individus tels qu’ils sont, dans les prochaines années. Il a trouvé ça génial et on s’est dit qu’on allait travailler ensemble. Je crois qu’on ne peut plus séparer l’intérêt général et le politique de l’aspect économique. Tout doit converger, participer au bénéfice des gens qui vivent sur la terre.

 

 

Vous avez fait des émules et beaucoup d’accélérateurs voient le jour. Y a-t-il une concurrence entre vous ?

On se regarde les uns les autres, on s’observe, car nous avons à peu près tous le même modèle économique. Cette concurrence est stimulante, elle crée une dynamique d’exigence et de réussite qui est très excitante. Si personne ne vous copie, ça veut dire que rien n’existe.

Parlez-nous de DATACITY ?

C’est la meilleure expression de notre mission et de notre ambition. C’est une offre dans laquelle les métropoles deviennent des terrains d’expérimentations, de réinvention de nouveaux usages. Nous allons chercher les grandes entreprises, les grandes villes, et avec elles nous nous demandons quels sont les sujets d’usage qui sont aussi des sujets de marché. Il s’agit ici de mettre la performance économique au service de l’amélioration de la vie des citoyens.

Un projet ambitieux…

En effet. Un projet consommateur de beaucoup de temps et d’énergie. Mais j’y vois une perspective très forte pour aller chercher une position de leadership. Ce sera long et beaucoup d’étapes restent à valider.

 

Je n’ai aucune angoisse, malgré un stress souvent très présent. Il y a des vertiges, des moments de doute. Souvent en rentrant de vacances, j’ai le trac, comme si je devais remonter sur scène.

 

Avez-vous des peurs, des angoisses au quotidien ?

Je n’ai aucune angoisse, malgré un stress souvent très présent. Il y a des vertiges, des moments de doute. Souvent en rentrant de vacances, j’ai le trac, comme si je devais remonter sur scène. On est 140 ici au NUMA. C’est certes une responsabilité, mais elle ne doit pas vous écraser pour autant.

A baigner dans la techno toute l’année, êtes-vous geek ?

Pas du tout ! Et je déteste les réseaux sociaux. Je préfère de loin parler avec les gens, qu’ils m’exposent leurs projets. Je préfère l’humain, qui est d’ailleurs dans l’ADN du NUMA, qui signifie Numérique et Humain.

Quand vous détendez-vous un peu ?

Dans l’avion, quand je fais du bateau, ou en me promenant dans un musée.

Vous préférez l’aspect créatif ou l’aspect business de votre job ?

J’adore la partie business. Quand on arrive à faire des deals, c’est très satisfaisant. C’est aussi la matérialisation de la partie créative. Le business c’est la vraie vie.

 

Interview réalisée par Marianne Ripp
Photographies de Marion Leflour

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